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« As-tu des preuves ? »

Vous entendez certainement cette courte phrase régulièrement. Au travail, elle s’invite dans plusieurs rencontres et sort de la bouche de nos collègues et gestionnaires. Elle signale la fin abrupte de nombreuses discussions et étouffe certaines idées fort prometteuses.

Au cours des quatre derniers siècles, cette soif de preuves irréfutables et de données a eu un impact profond sur nous. Elle a construit notre société telle qu’on la connaît aujourd’hui. Ironiquement, en 2020, elle représente aussi un frein à l’innovation et la créativité : elle laisse nos gestionnaires et nous-mêmes avec un coffre à outils incomplet lorsque vient le temps de trouver des solutions novatrices à des enjeux complexes.

Pourtant, il sera difficile de savoir ce qui pourra être démontré pendant et après cette crise. Vos données du passé auront potentiellement peu de valeur pour projeter l’avenir. Est-ce que notre modèle d’affaires tiendra toujours? Comment nos clients adapteront-ils leurs comportements? Cela laisse de nombreux gestionnaires et dirigeants démunis. 

Pour que nos organisations et notre société sortent de cette impasse, et puissent même en sortir gagnantes, nous devrons retrouver l’équilibre entre les deux systèmes de pensée : la logique et la dialectique.

 

La logique

Avant tout, il est important de comprendre d’où vient notre désir de vouloir tout démontrer, notre soif pour les données, ou du moins, notre inconfort face à ce qui ne se démontre pas dans l’immédiat.

Initialement léguée comme système de pensée par Aristote, la logique a été considérablement renforcée, plusieurs siècles plus tard, par de grands scientifiques tels que Galilée et Descartes. Prenant la forme d’un syllogisme, la formulation écrite par Aristote (si A=B et que B=C, donc A=C) a tracé la route aux mathématiques et à la science moderne. 

Les institutions d’enseignement supérieur se sont bâties sur cette structure de pensée. Les facultés de gestion et de génie, qui forment une très grande partie de nos gestionnaires et dirigeants, n’y font pas exception. 

Cela a positionné la logique, qu’elle soit déductive ou inductive, comme le chemin incontestable vers « la vérité » dans notre société : il est impératif de démontrer une idée et une solution avec des données que nous avons déjà pour qu’elles aient une crédibilité immédiate. Pour beaucoup d’entre nous, il est difficile de penser autrement. Cela nous laisse démunis face à une situation où notre projection du futur ne peut pas s’appuyer exclusivement sur des données du passé.

La dialectique

Pourtant, Aristote nous a légué un deuxième système de pensée : la dialectique. Ce système s’explique par la capacité de l’humain à émettre des hypothèses grâce à l’argumentation et au consensus, en opposition aux données et aux mathématiques. C’est dans la dialectique que prennent forme les nuances et que s’appuyaient initialement les concepts de démocratie et de politique.

Alors que la logique permet de diagnostiquer ce qui est déjà arrivé et de mieux comprendre les phénomènes que l’on observe, la dialectique ouvre la porte à la conceptualisation et à l’exploration des futurs alternatifs. D’ailleurs, de nombreux penseurs la placent comme l’ancêtre de l’art et du design. 

Ce système place la créativité à la base de nombreuses innovations et occupe malheureusement trop peu de place dans nos institutions d’enseignement supérieur. Par conséquent, il est lourdement incompris dans notre société et nos organisations, et il est souvent rejeté du revers de la main.

L’équilibre

En conséquence, j’argumente que notre coffre à outils, ainsi que celui de nos gestionnaires et dirigeants, est incomplet. Alors que nous cherchons des solutions aux problèmes les plus complexes que nous avons connus, nous ne nous laissons pas de place à penser à des futurs alternatifs et à des façons plus créatives d’y parvenir.

Sans laisser de côté notre vigilance collective, nous devons reconnaître qu’il y a un moment pour la logique, les données et les mathématiques, et un moment pour la dialectique, le consensus et le design. Il faut revenir à un point d’équilibre entre ces deux systèmes de pensée. Il est impératif d’imaginer des parcours alternatifs à ceux que l’on connaît déjà : nos enjeux hors normes auront besoin de solutions qui, à première vue, seront elles aussi hors normes. Ne laissons pas notre quête pour la preuve irréfutable étouffer nos idées ambitieuses. 

Bref, la prochaine fois qu’une solution vous apparaît d’abord illogique, plutôt que de riposter par la logique, donnez-y suite par la dialectique. Cherchez à développer l’idée. Arrivez à un consensus. Vous serez surpris d’où ça peut vous mener.

Mon équipe et moi-même travaillons d’arrache-pied pour vous fournir des outils concrets et pratiques pour retrouver l’équilibre entre ces deux systèmes de pensée au sein de votre organisation, notamment grâce au Design Thinking. Inscrivez-vous à notre infolettre pour rester informé.

 


Note : Cette revue d’opinion ne se veut pas une attaque contre la logique, les mathématiques, ni la science et encore moins contre mes collègues universitaires. Je reconnais pleinement l’importance des données comme actifs incontournables pour la société et nos organisations. Mon désir est simplement de proposer d’autres avenues à l’innovation et à la créativité.

 

Crédit photo : Léo Caillard

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